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Véronique Salman, psychanalyste

Le printemps,
un renouveau intérieur

Premiers crocus de l'année 2026,
dans mon jardin d'Étaples.

Savoir attendre

Vous connaissez cette phrase d’Albert Camus, lue dans Retour à Tipasa (dans L’Été, 1954) ? Je la trouve parfaite pour vous parler, aujourd'hui, de la notion de renouveau.

Au milieu de l’hiver, j’apprenais enfin
qu’il y avait en moi un été invincible.

Comme le passé, l’hiver peut marquer par ses inondations, ses glissements de terrain, ses alertes de submersion. Comme le passé, il laisse parfois des traces durables, douloureuses. Ces phénomènes climatiques sont les symboles de nos blessures historiques et persistantes. Elles blessent longtemps.
Heureusement, même sous une pluie battante ou la surface gelée, le renouveau se prépare activement, sous forme de pousses et de bourgeons naissants. Même pendant les frimas, ils attestent le retour du printemps. Il suffit d'attendre et de croire en des jours meilleurs.

Dans ma vie, j’ai connu plusieurs phases d’attente, avec l'impression qu’il fallait tenir jusqu’au jour où je pourrais m'émanciper de toutes formes d'entraves, familiale, sentimentale ou professionnelle. D'où qu'elle me soit venue, j'ai eu la force d'espérer en une perspective intacte. Une vitalité discrète me nourrissait. Je n'avais qu'à patienter.
Dans un optimisme souvent éprouvé par la langueur de l'attente, je crois avoir été soutenue par l’idée que les saisons se succèdent toujours et que la roue tourne.

Cette expérience intime irrigue aujourd’hui ma pratique de la psychanalyse, mes conférences et mes écrits. Je crois profondément que le printemps peut naître chez mes patients malgré le fait qu'ils aient traversé des périodes difficiles, anxiogènes et parfois douloureusement durables. Leur monde a été rendu inerte par le froid de la distance affective à laquelle ils se sont habitués. Et un jour, leur renouveau s'inscrit en eux sans effacer l’hiver puisqu'il en est la transformation. Le renouveau n'est pas rupture mais avancée.

Tout se recompose
La musique, qui imprègne tant ma vie, illustre magnifiquement ce changement psychique. Après l’échec sévère de sa Première Symphonie, en 1897, le compositeur Sergei Rachmaninov a traversé trois années de dépression, au point de se trouver incapable de composer. Un travail avec le neurologue et psychothérapeute russe Nikolaï Dahl, praticien de l’hypnose thérapeutique (alors largement influencée par les travaux du Français Jean-Martin Charcot, dont Sigmund Freud fut lui-même l’élève) l’a aidé progressivement à retrouver confiance et capacité créatrice.

Le Concerto pour piano n° 2 en ut mineur, op. 18, de Sergei Rachmaninov s’ouvre par une série d’accords graves et lents au piano, avec quelque chose du résiduel lugubre de son état psychique d'avant. Puis, en moins d'une minute, l’orchestre entre, le thème s’élargit, la lumière harmonique s’ouvre. La joie se déploie.
Je reste subjuguée par la puissance de cette composition musicale ! Si vous voulez écouter ce que, en quelques notes, le mot renouveau signifie, cliquez sur le bouton ci-dessous.
Enregistrement du Concerto pour piano n°2 de Sergei Rachmaninov,
interprété par Hélène Grimaud et dirigé par Claudio Abbado,
au Festival de Lucerne en 2008.
La musique nous le rappelle avec évidence : le renouveau ne consiste pas à effacer ce qui a précédé. Il transforme l'organisation psychique ancienne. Et, par voie de conséquence, toute modification du système ambiant fait reconsidérer ce qui a été vécu, peut-être péniblement, dans la relation à l'Autre.
Le renouveau suppose aussi que nous quittions une position connue, même lorsqu’elle est confortable. Cette fameuse zone de confort, si peu sereine, en réalité. C’est précisément à cet endroit que quelque chose peut se mettre à résister.
La résistance au changement
En psychanalyse, la résistance désigne ce qui, chez une personne, s’oppose au changement tout en affirmant le désirer. Très vite, chez Freud, elle apparaît comme une force inconsciente qui empêche l’accès à certains contenus refoulés douloureux de la mémoire. Elle protège la personne d’un débordement émotionnel, jugé menaçant par manque de contenant fiable.

Dans la peur du changement, le conflit intérieur est intense : une force intérieure cherche à se déployer et, dans le même temps, une autre part s’inquiète, sans raison d'ailleurs clairement établie. Elle se met à mesurer les conséquences éventuelles du renouveau, elle anticipe les réactions.
La peur ne cherche pas à saboter mais à préserver un équilibre interne. Il ne s'agit donc pas d'un refus conscient et cela n'a rien à voir avec la mauvaise volonté. Voyez-y plutôt un mécanisme de protection.

Il faut bien l'admettre, la résistance au changement l'emporte souvent, malgré une situation que la personne considère elle-même comme très insatisfaisante. La vie courante, habituelle, reste un système à préserver parce qu'elle est actée, sédimentée dans le temps, connue et délimitée. L’inconnu, lui, effraie alors qu'il pourrait être vécu comme hypothétiquement prometteur. Il donne faussement l'impression de repartir de zéro. Or, on ne repart jamais de zéro...

La peur d'avoir peur
Parfois, plus subtilement encore, ce n’est pas tant le changement qui effraie que la crainte de ne pas pouvoir contenir ce qu’il provoquera en nous. Elle nous fait redouter l’intensité de ce qui pourrait surgir. La peur devient alors la peur d’avoir peur.

Avant d'aller plus loin, voyez cette séquence hilarante sur la peur de la peur...
Ne dit-on pas que la peur paralyse ? Elle fait le lit du sacrificiel. La peur de la peur interdit l’élan d'émancipation et immobilise.

L’immobilisme n’est pas une paresse,
il est une fidélité.

Cependant, à force d'être fidèle aux attentes de l'Autre, on peut devenir infidèle à sa propre cause. Le renouveau invite donc à réfléchir à la fidélité que nous devons poursuivre pour nous accomplir.

Lorsque la peur porte sur l’émotion elle-même, la résistance touche à une fidélité ancienne : celle d’un enfant qui a appris à se contenir pour maintenir l’équilibre familial. La psychanalyse ne combat pas cette loyauté. Elle en éclaire l’origine afin qu’elle cesse de gouverner le présent.

Je voudrais partager avec vous un échange récent, très représentatif de cette question, avec l'un de mes nouveaux patients. Voici Hervé, quarante-neuf ans, marié et père de trois enfants.

- Allez-vous le dire à votre épouse ?
- Oh non, ça la ferait pleurer.
- N'a-t-elle pas le droit d'exprimer sa tristesse et son désarroi ?
- Je m’en sens incapable, c'est trop dur.
- Dans ce non-dit, ce n'est pas elle que vous épargnez mais vous.
- Je me sens tellement coupable.
- La culpabilité n'existe que si vous avez de mauvaises intentions. Or, vouloir être heureux n'est pas moralement répréhensible !

Après quatorze ans de mariage, Hervé rencontre une femme qui réveille en lui un élan inédit. Il se sent vivant autrement et, après mûre réflexion, il souhaite engager une procédure de divorce. Pourtant, il se tait, expliquant que son épouse en souffrirait trop.
À première vue, cela semble logique. Vertueux même. Mais, dans ce type de situation, nous savons bien qu’il s’agit davantage d’éviter la culpabilité et la peur d’être désaimé. Se taire devient alors une stratégie de sécurité intérieure. Beaucoup moins noble, si l'on y réfléchit, mais compréhensible.

La crainte d’être celui qui fait souffrir et de déclencher une peine, qu’il se croit incapable de contenir, suffit à Hervé pour qu'il renonce à ses ambitions de bonheur. Certaines personnes comme lui, même la mort dans l'âme, redoutent autant la douleur qu’elles pourraient provoquer que la leur propre. Imaginez dans quel état mental elles viennent consulter un psy !

Dans ce renoncement, elles protègent et se protègent. Elles diminuent leurs attentes afin de maintenir les choses en l'état. Leur socle narcissique vacille. Comment cela se peut-il ? Il faut alors creuser dans l'histoire d'Hervé, pour découvrir la raison cachée de cet attentisme.

La reproduction silencieuse
En travaillant sa crise de conscience à travers ma Trilogie inconsciente (souffrance - normalisation - reproduction), Hervé peut désormais entrevoir une répétition de scénario préjudiciable. Son père, avant lui, avait renoncé à une autre vie amoureuse possible. Ce renoncement avait imprégné la famille de son humeur sombre, de ses retraits, d’une absence de joie.
Hervé a grandi auprès d’un homme qui n’habitait pas pleinement sa vie pour avoir réfuté son droit au bonheur. Il s'en veut personnellement car s'il n'était pas venu au monde, son père aurait été libre d'agir à sa guise... C'est ce que le père lui a asséné régulièrement, projetant ainsi sur son fils unique une responsabilité destinée à ne pas faire face à la sienne propre.

La culpabilité historique d'Hervé cherche donc à se réparer depuis toujours. Inconsciemment, son épouse ne représente pas seulement sa conjointe et la mère de ses enfants. Elle reste le substitut d'une figure d'attachement à protéger, intouchable. Ici, mon patient ne réagit pas seulement en mari, il agit encore comme l’enfant réparateur de la douleur maternelle d'antan. En se trompant d’époque et en mélangeant les générations, mon patient se méprend.

Hervé s'embourbe dans sa fixation infantile. C'est ce qui apparaît toujours lorsque l’adulte continue d’utiliser une solution élaborée dans l’enfance pour répondre à une situation actuelle. Le problème surgit lorsqu’elle devient l'unique réponse à tout renouveau.

Si vous souhaitez approfondir mon concept de la Trilogie inconsciente sur les causes de nos erreurs répétitives, vous pouvez cliquer sur le bouton ci-dessous.
"La Trilogie inconsciente, la comprendre pour aller mieux" par Véronique Salman
Droit et digne dans le renouveau
Se sentir droit, c’est reconnaître que l’on peut éprouver une émotion intense et rester stable. Se sentir digne, c’est donner à son désir une valeur légitime. Dans la droiture et la dignité, que nous nous devons, nos peurs changent alors de fonction. Elles cessent d’être des signaux d’alerte pour enseigner que nous avons à écrire notre chemin de vie et, accessoirement, que l’Autre doit traverser ses propres affects avec ses propres ressources.

S'il veut poursuivre sa route de manière éthique et adulte, Hervé doit trouver la bonne manière de dire à son épouse ce qui lui semble important, plutôt que de l'occulter par peur infantile. Il devra aussi accepter la réaction de celle qu'il croit trahir.

Je ne veux pas parler ici de courage mais d'honnêteté vis-à-vis de soi et de l'Autre. Les deux la méritent. Lorsque cette question commence à trouver une réponse intérieure, l’ambition d’accomplissement retrouve sa dynamique. La personne avance avec clarté. Elle parle avec justesse et décide avec responsabilité. Elle assume son désir comme une force structurante, elle découvre qu’elle peut aimer en étant entière, choisir en restant intègre et grandir avec détermination, débarrassé•e de sa culpabilité.

La psychanalyse offre un passage vers le renouveau. Elle accompagne l’élan vital. Elle marque l’endroit précis où la vie demande davantage de conscience.
C’est peut-être cela grandir : laisser le renouveau accomplir son œuvre, accepter qu’il transforme ce qui semblait figé et choisir d’habiter pleinement la saison qui s’ouvre. Le printemps intérieur n’est pas une promesse lointaine, il est une possibilité réelle. Nous méritons nos printemps.

Accueillir l’incertitude

Pour avancer dans la compréhension de la peur et amorcer le renouveau, je voudrais convoquer la pensée de l’Italien Carlo Moïso, décédé il y a une petite vingtaine d’années. Il a été une figure importante de l’Analyse transactionnelle, école de pensée autour de la relation, et je retiens sa Théorie des Cinq i, cinq réalités fondamentales de l’existence humaine que nous ne pouvons contourner.

L’Imprévisibilité du futur. Elle est au cœur de notre réflexion autour de la peur et de l’anticipation du chaos. Nous ne savons pas exactement ce qui adviendra. Mais si tout était prévisible, aucun effort ne serait requis. Nous n’aurions pas à mobiliser notre créativité, notre discernement, notre détermination. L’incertitude, au lieu de paralyser, rend possible l’engagement car elle appelle le meilleur de nous-mêmes.

L’Inutilité de la vengeance. Nourrir la rancœur mobilise du temps, de l’énergie, de l’attention et même parfois de l’argent, des procédures judiciaires, etc. Elle nous maintient attachés à la douleur passée au lieu d’orienter notre force vers la construction de l’avenir. La peur s’alimente souvent de cette fixation sur l’offense. Elle entretient la mémoire blessée au lieu d’ouvrir la voie au renouveau.

L’Imperfection de l’Humain. Aucun être ne peut tout prévoir, tout maîtriser, tout réussir. La peur devient tyrannique lorsque nous exigeons de nous-mêmes une perfection impossible. Reconnaître notre limite n’est pas un aveu de faiblesse. C’est une condition d'humanité et, surtout, la certitude que nous avons pu lâcher notre toute-puissance infantile.

L’Irréversibilité du passé constitue également une donnée fondatrice. Ce qui a été ne peut être défait. Tant que nous luttons contre cette évidence, la peur nous retient dans un dialogue intérieur sans issue. Lorsque le passé retrouve sa juste place, celle d’un chapitre clos, l’énergie psychique se libère.

Enfin, l’Inévitabilité de la fin rappelle que notre temps est limité. Cette réalité peut susciter l’angoisse. Elle peut aussi donner une intensité particulière à nos choix. Lorsque nous accueillons ce principe existentiel, nos décisions gagnent en profondeur.

Ces Cinq i ne sont pas des menaces. Ils sont des cadres. La peur devient envahissante lorsque nous les contournons. Elle s’apaise lorsque nous les intégrons comme des paramètres de la condition humaine.
Dans cette perspective, la peur n’est plus un signal d’effondrement. Elle devient la trace de notre confrontation à l’imprévisible, à la limite, à la responsabilité. Elle nous rappelle que nous ne contrôlons pas tout et que, précisément pour cette raison, nos choix ont du poids.

Dans cette perspective, le renouveau apparaît comme le signe d’un mouvement intérieur en marche. Il naît au contact de l’imprévisible, de la limite et de la responsabilité. Il nous rappelle que la vie ne se maîtrise pas entièrement et que c’est justement cette part d’ouverture qui donne à nos décisions leur profondeur.

La citation du mois

Elle résume ce que je veux dire par savoir attendre son printemps intérieur.

C’est peut-être cela, savoir attendre.
Accepter que le renouveau ne surgisse pas dans la précipitation.
Consentir au temps nécessaire à sa maturation.
Reconnaître que la lenteur relève d’une gestation.

Le printemps intérieur ne nie pas l’hiver.
Il en garde la mémoire et la transforme en élan.
logo Uniscité

Ma conférence sur la santé mentale
des jeunes d'aujourd'hui

Comprendre pour aider

Le 5 février 2026, à l'invitation de l'organisme Unis-CITÉ Hauts-de-France, j'ai donné une conférence à l'Hôtel du Département du Pas-de-Calais, à Arras, devant les Volontaires engagés dans une mission d'accompagnement du Service Civique. Le thème se rapportait à la santé mentale des jeunes d'aujourd'hui. Pourquoi certains semblent-ils s’effondrer alors que d’autres débordent d’énergie, de talents, d’idées et d’ambition ? Dans cette conférence, je propose une lecture psychanalytique accessible et des clés de compréhension pour mieux aborder ce phénomène d'ampleur.

Je démontre que les difficultés ne se réduisent ni à l’origine sociale ni au niveau d’études. Elles touchent au socle narcissique, au désir d’être et de devenir, à la présence ou non d’un appui intérieur solide.
Je décrypte les bienfaits et méfaits des réseaux sociaux et j’explique le rôle du Bon Surmoi comme boussole intérieure. Je montre comment la qualité des premières relations, la capacité de symbolisation et la construction du désir, influencent profondément la trajectoire d’un jeune adulte.

La santé mentale n’est pas seulement l’absence de trouble. Elle est la capacité à s’inscrire dans une dynamique de sens, à s’engager, à se sentir légitime d’exister et de contribuer dans le vivre ensemble.

Merci à Unis-CITÉ d'avoir été à l'initiative de ce magnifique temps d'échange.

Ma conférence est disponible en consultation libre sur ma chaîne YouTube. Je vous invite à cliquer sur le lien ci-dessous, pour la découvrir et la partager.
Durée : 1h08.

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Véronique Salman
Psychanalyste
Autrice
Conférencière et TEDx speaker
Coach spécialiste en expressivité/éditorial
Consultante en recrutement-profilage
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