EDUCATION
Par Noa Gonzo-Rombo

Magic Maman magazine
mars-avril 2024

Vous avez traversé la phase du nourrisson haut la main. Les nuits blanches, les tétés à 04h30 du matin n’ont pas eu raison de vous. Quand bébé s’est mis à ramper puis marcher, c’est comme si vous aviez été préparée toute votre vie pour ce moment. Le sevrage, et la fin du cododo auraient pu vous assommer mais vous avez tenu bon.
Plus rien ne peut vous déstabiliser. Du moins c’est ce que vous pensiez…

Depuis quelques temps, vous avez remarqué que bébé n’est plus aussi coopératif qu’à l’accoutumée. Alors que vous tentez de lui faire respecter ses premières règles, d’imposer les premières limites, vous sentez qu’un esprit « Terrible Two » vient prendre possession de votre précieux bébé.
Peu importe ce que vous dites ou ce que vous tentez d’imposer, il s’y oppose fermement. Il est devenu presque impossible de lui dire non. Serait-il temps de mettre le holà ? Oui, mais comment faire ?

Les limites, une protection pour bébé mais aussi pour les parents

Pour aborder la problématique, la psychanalyste Véronique Salman nous accompagne. Pour elle, la parentalité peut se résumer à prendre en compte deux paramètres essentiels : protéger bébé et l’accompagner dans ses apprentissages. En ce sens, l’accompagnement ne présente pas une dimension de contrainte. « Il est essentiel, dit-elle, de comprendre que les limites ne signifient ni une interdiction ni une punition mais une information de sécurité. La limite doit encadrer bébé, lui apprendre que la vie, en dehors du ventre de sa maman et des bras de ses adultes référents, sera toujours jalonnée de consignes de sécurité ».

Plus que des limites ou des interdits, ce sont des conseils nécessaires à comprendre, pour grandir.Véronique Salman l’assure, « le cadre rend libre et heureux parce qu’il crée un sentiment de sécurité intérieure, qui fera du bien au bébé comme à ses parents ». Or, éduquer un bébé, c’est faire cohabiter en soi l’amour qu’on lui porte avec une nécessité de tout contrôler. Ce qui donne, parfois, des mères hypercontrôlantes, illustrations de son concept de la Reine de la ruche[1]. Il décrit des mamans qui imposent que tout tourne autour des dangers qu’elles voient partout et de leurs besoins que rien ne leur soit reproché. « Ainsi, explique Véronique Salman, la charge mentale les empêche de s’engager de manière affective, dans leur relation avec leur enfant. Elles restent à un niveau opératoire, faisant en sorte que tout aille bien, que tout soit sous contrôle. Elles demandent à l’enfant d’obéir et non de comprendre son environnement ».

Le but est atteint quand bébé réalise que les limites n’existent que pour le protéger et qu’il ne lui arrivera rien tant qu’il les respectera. Mais, comme le précise Véronique Salman, « bébé est immature, il faut maintenir votre vigilance à un niveau optimal et lui répéter inlassablement que la consigne, c’est de respecter vos consignes ».

Des limites qu’il faut mettre en place le plus tôt possible

À partir de quel âge bébé est-il capable de comprendre les limites ? Véronique Salman le situe dès que bébé commence distinguer les bons des mauvais aliments et à se déplacer, à manifester des désirs d’exploration. Pour elle, « la capacité de se mouvoir et l’attrait pour les choses nouvelles, marquent le début d’une individualisation. Bébé se rend compte vers 8 ou 9 mois qu’il est un être à part entière, détaché de sa mère. L’épisode bien connu de la « peur de l’étranger », l’illustre. Il peut y avoir trente personnes dans une salle, si la figure d’attachement principale manque, il vit une grande anxiété. Quand elle revient, il s’apaise. Se séparer est donc parfois tentant, parfois angoissant. C’est à ce moment précis que le bébé accorde beaucoup d’importance à ce que disent ou font ses parents. Il peut être judicieux d’instaurer des limites claires, précises et constantes à ce moment-là. Bébé s’y adaptera ».

Quatre limites essentielles au bon développement de bébé

Les premières limites à imposer à bébé sont des limites de sécurité, selon le principe de survie. Il est essentiel que bébé intègre les éventuelles conséquences de ses prises de risque. « Une chute dans cet escalier te fera mal » ou « tu ne peux pas monter sur la table basse car elle peut se briser ».

Ensuite, ce sont les limites de savoir-vivre qu’il est bon de mettre en place. L’apprentissage de l’altérités’amorce. « Petit à petit, il faut dire à bébé que, s’il a très envie de quelque chose, il est indispensable de vérifier si cela est possible, si quelqu’un d’autre n’en sera pas heurté. Par exemple, prendre le jouet des mains d’un autre enfant représente une contradiction avec le désir d’entrer en bonne relation avec lui ».

Le soin de soi est une autre limite essentielle. C’est notamment grâce à ce principe que bébé va comprendre l’importance de son attention, pour chacun de ses gestes et dans ses choix stratégiques. « Si je me tiens ici, je vais tomber. Je dois donc me rappeler de me tenir plutôt là, pour ne plus tomber ». C’est aussi encourager bébé à comprendre la notion de respect et que l’échec peut être une source d’apprentissage.

Enfin, Véronique Salman évoque la notion d’indépendance. Par exemple, « face au soudain refus de bébé de tenir la main, dans la rue, les parents devraient entendre là un désir émergeant de faire par soi-même. A eux de l’accompagner de règles de conduite, comme marcher à côté de soi, se tenir de l’autre côté de la chaussée. Les petites anecdotes de la vie quotidienne servent à instaurer ces bonnes limites ». La sécurité, doit donc être combinée avec le désir d’indépendance de bébé pour, qu’un jour, il sache prendre soin tout seul de lui. Ainsi, lorsque bébé commence à dire « non », vous pouvez certes l’interpréter comme une confrontation avec vous mais aussi comme l’expression d’un désir naturel d’indépendance, que vous pouvez même saluer. La bonne réponse, en tant que parents, est donc d’accompagner ce désir, tout en restant dans un cadre sécurisant.

L’autorité sur bébé n’est pas néfaste, au contraire

Selon Véronique Salman, « Le non n’est pas traumatisant ». L’autorité est nécessaire et sécurisante. En tant que parents, votre rôle est de faire comprendre à bébé le plus tôt possible qu’il n’existe pas d’alternative au cadre dessiné par les limites. Pour la psychanalyste, « même les adultes sont soumis à des lois, des règlements. Bébé doit apprendre que les limites sont nécessaires à tout être humain et à tout moment de sa vie ».

C’est vrai que, pour bébé, le chemin de pensée est simple : « je veux mon ballon, je vais le chercher ». Véronique Salman considère que « le rôle du parent est de faire comprendre au bébé la nuance entre principe de plaisir et principe de réalité ». Le premier permet d’accéder à une satisfaction, dans une insouciance absolue dictée par la toute-puissance du « je veux, je prends », peu importe les risques encourus. Le second permet potentiellement d’accéder à la satisfaction avec, cependant, un temps réservé à la vérification si cela est possible. Il crée une initiation à la réflexion, même primaire. « Accepter l’interdit revient à introduire la notion de loi en soi, très structurante, dit-elle. Ainsi, avant de chercher son ballon, bébé apprendra petit à petit qu’il serait imprudent de traverser la route sans précaution. Le bon indicateur de ses progrès, c’est quand il demande spontanément qu’on aille lui chercher son ballon ».

L’autorité, les interdictions, ne doivent pas forcément avoir une connotation négative. S’il n’existe pas de méthode idéale pour interdire à bébé, l’idée est plutôt de l’élever avec l’idée qu’il ne s’agit pas d’imposer mais de définir ce qui est juste. « Ainsi, en tant que parent, nous pouvons éviter d’instaurer des rapports de force qui nous épuiseront par la suite. C’est un bon investissement pour la suite », estime Véronique Salman.

Mais pour que cette philosophie éducative prévale, Véronique Salman prône que « le cadre soit facile à comprendre, cohérent, pour que bébé se l’approprie de lui-même. D’où l’idée d’être des parents modélisables qui se reconnaissent aussi dans ce cadre ». Ainsi, on ne peut pas s’autoriser ce que l’on interdit à un bébé, au nom du fait que l’on est devenu adulte. L’emploi des gros mots est un bon exemple. N’oublions jamais que bébé n’apprend que par reproduction de ce qu’il observe.

Véronique Salman conseille de favoriser la coopération plutôt que le rapport de force dans le cas où les parents rencontreraient de la résistance. « Plus tôt la question de la coopération dans le vivre ensemble est acquise, plus le cadre peut être joyeux, sans conflit, sans négociation. Ainsi, les consignes ne seront pas vécues comme des contraintes ».

Attention à ne pas se transformer en despote assoiffé de domination

Lorsque vous commencez à poser les limites à bébé, plusieurs phénomènes se mettent en place. En premier lieu, le bébé va en être étonné. Véronique Salman nous explique qu’il « découvre, à un moment, que son parent ne lui est pas uniquement dévoué, qu’il n’est pas toujours tendre, disponible, gentil. Il peut parfois le gronder ». Pourtant, dans la majorité des cas, bébé grandit avec le sentiment que sa figure d’attachement est globalement aimante et il réussit à faire la synthèse de ce côté parfois gentil et, parfois, sévère. Il engrange alors l’idée qu’il est possible de l’aimer et d’être fatigué(e) ou fâché(e).

« Ainsi, permettre à bébé de comprendre la notion du rapport de cause à effet est essentielle. Une bêtise entraîne une contrariété ou une remontrance. L’idée est que bébé l’intègre sans que l’image bienveillante de son parent n’en soit entachée ». Il est important donc de rappeler à bébé que ses actions, bien qu’en dehors du cadre et donc répréhensibles, ne changent en rien l’amour et la bienveillance que vous lui portez.

Il existe, évidemment, des limites que les parents ne doivent pas dépasser. Pour Véronique Salman, elles sont très claires. « La violence, même verbale, n’est jamais acceptable. On ne peut pas injurier un enfant sans être violent ». Les paroles humiliantes sont donc à proscrire « Nous devons être des parents intègres, pour être légitimes à demander à un enfant de bien se comporter, dit-elle. Sortir de ses gonds, au nom de la fatigue de la journée, n’est pas acceptable surtout s’il est demandé à l’enfant de se contrôler émotionnellement mieux que soi-même ».

La psychanalyste ajoute qu’« Être parent n’est pas censé représenter une épreuve mais l’opportunité d’instaurer une grande coopération dans la maison. Dès lors qu’un enfant est habitué à évoluer dans ce système, le vivre ensemble s’améliore ».

Véronique Salman est l’autrice d’un tout nouveau livre, en ce printemps 2024. Intitulé Je me libère de mon passé, il s’adresse à tous ceux qui ont le sentiment de refaire toujours les mêmes erreurs, sans comprendre pourquoi.

Je me libère de mon passé
Comprendre mes erreurs pour ne plus les répéter
Par Véronique Salman
Éditions du Dauphin
352 pages
22,90 €

[1] Voir la Conférence TEDx de Véronique Salman, sur les mères hypercontrôlantes, sur YouTube.

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