Par Lena Couffin
MADAME FIGARO
FIGARO.FR
3 MAI 2025
CONSEILS – Les décisions du passé peuvent parfois continuer de nous hanter des années après. Les chemins qu’on aurait pu emprunter, les occasions loupées… Comment cesser la rumination et trouver l’apaisement ?
Une opportunité professionnelle refusée, une relation à laquelle on n’a pas donné sa chance…Chacun d’entre nous vit avec des regrets, mais chez certains, ils peuvent tourner à l’obsession. «Et si j’avais fait autrement ?», se demandent avec amertume ceux qui ne peuvent s’empêcher de penser à ce qui aurait pu arriver, aux tournants que leur vie aurait pu prendre. «En restant centré sur ses choix passés, le regret prend la forme de ruminations, souligne Juliette Marty, psychologue clinicienne spécialisée en TCC (Thérapies cognitives et comportementales). C’est un cercle vicieux car les pensées négatives n’auront de cesse de nourrir la culpabilité, l’angoisse, l’impuissance et le regret.» Résultat :il devient difficile de se concentrer sur ce qui compte aujourd’hui, à savoir ses choix présents et futurs. Alors comment se délester de ce poids ? Comment donner du sens à ce qui a pu arriver dans le passé, à ce que l’on n’a pas fait,et ainsi garder le cap sur la suite ?
Déculpabiliser
Il s’agit d’abord de cesser de s’en vouloir. Inutile, par exemple, pour unepersonne victime d’un burn-out, de se blâmer en disant : «j’aurais dû travailler moins, prendre des vacances, écouter les signaux envoyés par mon corps». Juliette Marty insiste : la culpabilité entraîne des pensées négatives et nous maintient dans la rumination et non dans l’action. «À force d’énumérer tout ce que l’on aurait dû mieux faire, on finit par remettre tous ses choix en question et on vit davantage dans un monde parallèle où tout aurait été mieux que dans la réalité», avertit la psychologue clinicienne.
Pour la psychanalyste Véronique Salman, auteure du livre Je me libère du passé ! (1), baigner dans la culpabilité revient à adopter la voix d’un «parent censeur», comme lorsqu’un adulte nous réprimandait enfant. Pour s’en détacher, la spécialiste encourage à ne plus se tutoyer. «Les personnes ayant des regrets ont tendance à utiliser le “tu” et à dire “tu aurais dû faire ça”, comme si une autorité intérieure continuait à les juger, explique-t-elle. Or, il est impossible d’avancer si l’on se fait sans cesse des reproches comme des parents pourraient le faire.» En utilisant plutôt le «je», on pourra plus facilement assumer ses décisions prises, en se disant par exemple : «j’ai fait comme je pouvais».
Comprendre les choix du passé
A posteriori, il est toujours facile d’observer ses choix passés en estimant que l’on aurait pu agir différemment. Seulement on se juge ici à la lumière des connaissances et de la maturité acquise avec le temps. «Il ne faut pas oublier qu’une décision se prend au gré d’éléments extérieurs, de ressources disponibles et de l’état émotionnel dans lequel on se trouve à un moment précis», souligne Juliette Marty. Pour faire la paix avec soi, la psychologue clinicienne recommande un exercice d’introspection afin de se replacer dans le contexte du passé et d’essayer de se souvenir des sensations, des pensées et des contraintes d’alors. On peut s’interroger : «Qui étais-je à l’époque ? Quel était mon environnement ? Quelles étaient mes peurs, mes attentes, les personnes que je voulais satisfaire ?». Sur un carnet, on peut ainsi noter les informations que l’on avait à disposition et les émotions ressenties à l’instant T, jusqu’à ce que la décision prenne plus de sens.
«Quand on perçoit la raison de ses choix, on se comprend mieux et on comprend le système duquel on est issu, poursuit Véronique Salman. On verbalise ainsi une logique, on clarifie une décision et on la rend fondée.» On développe dans le même temps de l’empathie pour soi-même et pour la personne que l’on était, indique la psychanalyste.
Arrêter d’idéaliser
Avoir fait plus d’études nous aurait rendus plus riche, avoir épousé untel plutôt qu’un autre nous aurait rendus plus heureux… Lorsque l’on regrette une décision passée, on s’imagine généralement un scénario de vie alternatif positif. Or, rien ne le garantit. «Et cette idéalisation de ce qui aurait pu être, accroît la sensation d’avoir fait le mauvais choix», avertit Véronique Salman. Il est alors primordial de déconstruire ces scénarios fictifs. La psychologue Juliette Marty invite ainsi à imaginer d’autres issues plausibles. À titre d’exemple, au lieu de voir un voyage Erasmus comme la meilleure expérience d’une vie, on peut envisager un scénario plus nuancé, dans lequel on se serait également réjoui de rentrer.
Combler ses besoins autrement
Si l’on ne peut pas revenir sur le passé, on peut toujours agir sur le présent. Certains regrets peuvent en réalité révéler un besoin resté insatisfait ou un désir mis de côté. D’où l’importance d’identifier ce qui a véritablement de la valeur dans le scénario alternatif que l’on se raconte et d’en tirer un objectif concret. «On ne pourra pas rattraper ce qui a manqué mais on peut tenter de le nourrir autrement aujourd’hui, insiste Juliette Marty. C’est ce qu’a fait l’une de mes patientes qui regrettait de ne pas avoir fait de sport pendant sa jeunesse et qui ruminait à ce sujet. Pour transformer ce manque en moteur, elle a décidé de s’inscrire à une course.»
Faire le deuil
Certains actes ne pourront toutefois pas être rattrapés. Dans ce cas, la psychologue clinicienne invite à réaliser une forme de deuil pour accepter que les choses se soient passées de cette façon. Si cette phase d’acceptation prend du temps, elle peut être facilitée par l’écriture. Ici, Juliette Marty conseille l’exercice mis en place par James Pennebaker, professeur émérite de psychologie à l’Université du Texas, dans les années 80. Il s’agit d’écrire pendant 20 à 30 minutes quotidiennement durant 4 jours consécutifs. Sans se relire, et sans se juger, on couche sur le papier tout ce que l’on ressent comme émotions vis-à-vis de la situation que l’on ne pourra pas changer. «Au fil des jours, on donne une place à ce que l’on regrette, on accueille ce que l’on ressent, et on finit par s’apaiser», promet la psychologue clinicienne.
En attendant, conseille la psychanalyste, on peut surtout tenter d’être clément avec soi-même. «En psychanalyse, on estime qu’il existe un surmoi tyrannique, une sorte de voix intérieure persécutrice qui nous dit : “tu vois, tu as mal fait”, indique Véronique Salman. Mais il existe aussi en chacun d’entre nous un surmoi pacificateur, qui dit “ce n’est pas grave, c’est une expérience”». Reste à choisir à quelle voix on donnera le plus de volume.
