MÈRE ET FILLE
En Thérapie
Par Clara Molnar
Parution 17 septembre 2026, en kiosque
Quand une femme consulte un·e psychanalyste, c’est rarement pour parler d’un problème de boulot ou d’un chagrin d’amour. Elle est là pour reprendre les choses à la base, aller jusqu’à l’os, où tout a commencé : sa mère. De ce lien originel, que disent les psychanalystes ? À l’heure des révolutions féministes accomplies, qu’est-ce qui a changé ? Nous avons posé la question.
PAR CLARA MOLNAR
Au regard de la psychanalyse, le lien mère-fille est unique. « Quand une femme met au monde une fille, elle devient mère et redevient la petite fille qu’elle a été. Cette naissance réactive son histoire et la manière dont elle-même a été accueillie par sa propre mère », explique Véronique Salman, psychanalyste. Et là, pardon pour l’expression mais… il y a du lourd. Dans la besace de l’enfance, on trouve l’amour, mais aussi la souffrance, les revendications, le rapport au corps.
Dans les lignes ci-dessous, vous découvrirez des portraits-robots de femmes inspirés de discussions avec Liliane Holstein (Le syndrome de la mouche contre la vitre, éditions Josette Lyon) et Véronique Salman (Je me libère du passé – Comprendre ses erreurs pour ne plus les répéter, éditions du Dauphin), psychanalystes et psychothérapeutes, qui nous ont partagé ce qu’elles entendent en consultation. Ces portraits sont des esquisses forcément simplifiées. Chacune s’y reconnaîtra, ou pas, et y piochera ce qu’elle veut pour comprendre ce qui la relie aux femmes d’avant et d’après.
« Trop de relations mère-fille sont abîmées par des malentendus venus de l’enfance. »
La femme de 80 ans : la révolutionnaire
On peut l’appeler Marie, prénom féminin le plus donné en France en 1946 (source : Insee). Marie a grandi dans une société codifiée. Pour elle, en mai 68, le changement a été radical. « En mai 68, les femmes n’avaient plus peur d’exprimer leur désir. Tout a valsé d’un coup. En conséquence, il y a eu de conflits dans les familles, des parents ont rejeté leur(s) fille(s) », raconte Liliane Holstein. Ces Marie ont fait mai 68, et pour certaines des enfants en même temps. Guerrières et mères simultanément. Avec leurs enfants, elles ont voulu repartir de rien sans reproduire le modèle maternel, surtout quand ledit modèle maternel les avait fichues dehors avec toutes leurs affaires. Marie a abordé la maternité avec légèreté, ce qui pourra lui être reproché.
La quinqua : celle du monde d’après
Appelons-la Nathalie, prénom féminin le plus donné en 1970. De sa mère, qui a brûlé son soutien-gorge sur les barricades, Nathalie a reçu le féminisme. Elle a appris à ne pas demander la permission d’exister. Elle en a conscience et n’a aucune envie d’un retour en arrière. Mais, puisqu’il y a un « mais » : « Il y a eu des attitudes discutables chez les parents soixante-huitards. Les gens vivaient à plusieurs familles, les couples changeaient parfois rapidement, il y a eu l’émergence du nudisme… Les femmes de 50 ans aujourd’hui étaient petites filles à ce moment-là. En consultation, j’entends à quel point elles étaient mal à l’aise de voir leurs parents aussi libres physiquement », explique Liliane Holstein. Résultat, les quinquas sont des femmes accomplies mais elles peuvent être plus pudiques, avec un souvenir en demi-teinte de ce rapport au corps hérité de leur mère.
| Claire, 53 ans « Dans ma tête, s’éclater au lit, c’était le truc de ma mère » « De ma mère, née en 1946, je garde le féminisme : grâce à elle, je sais qu’être une femme est un privilège. Mais parmi ses manques : une absence de psychologie hallucinante. Avec mon père, ils parlaient de leur sexualité devant nous. Le soir, à table, maman disait à papa : “Chéri, ce soir, je te fais tout ce que tu veux” en pensant que je ne comprenais pas. J’en ai été durablement gênée et pas à l’aise vis-à-vis de la sexualité. Dans ma tête, “s’éclater au lit” était le truc de ma mère… donc pas le mien. » |
La trentenaire/quadra : tout est possible, vraiment ?
Elle s’appelle Élodie, prénom féminin le plus donné en 1990. Le duo formé avec sa mère a été bousculé par le virage des années 90. Des années « business first » moins légères que les années 70. « Les mères de cette époque ont beaucoup travaillé, elles le voulaient, et souvent, elles n’avaient pas le choix. Elles n’avaient pas de temps pour leurs enfants qui étaient gardés par la télé, raconte Liliane Holstein. J’entends beaucoup “ma mère n’était jamais là” dans les critiques venant de leurs filles. »
Notre Élodie, âgée de 30 ou 40 ans aujourd’hui, n’est pas forcément devenue mère, comme l’observe Véronique Salman : « Ce qui me frappe ? Le “je fais ce que je veux de mon corps” est allé jusqu’à dissocier la féminité de la maternité. Pour certaines, avoir un enfant peut sembler faire obstacle au bonheur. Faire ce choix est parfois lourd à assumer. J’entends, chez les quadras qu’elles ont des carrières magnifiques et des vies sociales intenses… mais avec le sentiment d’avoir raté une porte qui ne s’ouvrira plus. »
Impossible de faire une généralité évidemment. Certaines femmes ne sont pas mères et s’en portent très bien. D’autres le sont, et les mamans de 30-40 ans restent les héritières de nos révolutions… avec un bémol de taille : on est passé du « tu peux tout faire » au « tu dois tout faire ». « Elles ont une inquiétude que les parents d’avant n’avaient pas. Le perfectionnisme peut laminer leur vie : peur d’échouer, d’être jugées par la société », constate Liliane Holstein. C’est la fameuse charge mentale.
| Caroline, 33 ans « Réussir est devenu une obligation » « De ma mère, je retiens que quand on est femme, la moindre des choses est de tout bien faire. Réussir est devenu une obligation. Pour ma survie mentale, je commence à lever le pied. J’ai deux enfants en bas âge. Pour vous donner un exemple : le dimanche après-midi, mon compagnon allait promener les enfants en forêt. Moi, je tenais à rester à la maison pour cuisiner des purées maison pour la semaine des enfants. Tout bien comme il faut. Résultat, j’ai été à deux doigts de faire un burn-out. J’ai arrêté avec mes purées, les enfants mangent des petits pots, et moi je vais me balader avec eux. Stop à la perfection. » |
Mère-fille : les mots à dire au moins une fois dans sa vie
Pour être en paix avec sa mère, que lui dire ? « Si je devais donner un conseil, demandez à votre mère “raconte-moi ta vie”, conseille Liliane Holstein. Trop de relations mère-fille sont abîmées par des malentendus venus de l’enfance. » S’intéresser à l’histoire de sa mère, c’est comprendre et pardonner. Et quand on pardonne, on peut évoluer. Et que dire à sa fille ? « Je suis fière de toi et je te trouve héroïque, pas moins, ajoute la psychanalyste. Depuis que le monde est monde, les femmes – mères ou pas – sont héroïques. » Être solidaire de sa fille, ne pas la critiquer : ce sera notre feuille de route pour la suite. ♥
